La beauté distanciée des images d'Elina Brotherus - Le Monde

L'artiste finlandaise expose à Montpellier des œuvres dont l'apparente neutralité se joue des stéréotypes

Photographie.
Par Philippe Dagen
Envoyé spécial, Montpellier (Hérault)

Elina Brotherus est finlandaise, née en 1972. Photographe et vidéaste, elle est la figure principale et le plus souvent unique de ses œuvres, actrice d'images autobiographiques et allégoriques. L'exposition de 160 tirages présentée à Montpellier est la plus complète qui ait été montrée en France. Ce n'est pas tout à fait une rétrospective, ne serait-ce que parce que l'accrochage prend des libertés avec la chronologie et parce que le mot serait pesant pour une artiste d'un peu plus de 40 ans. Mais il est difficile de ne pas l'employer, tant s'affirment la cohérence et la profondeur de son œuvre.

Celle-ci semble d'abord d'une très belle simplicité épurée : des photographies en couleurs, grandes ou plus petites, aux compositions commandées par une géométrie assez stricte. Le chromatisme est retenu et hanté par le gris, ce qu'il serait trop commode d'expliquer par le climat nordique, Elina Brotherus travaillant aussi souvent en France ou aux Etats-Unis qu'en Finlande. En tout lieu, elle obtient une luminosité égale, animée par des nuances de teintes pâlies et diaphanes plutôt que par le clair-obscur et des contrastes appuyés, procédés qu'elle ne pratique guère. Que les images soient d'intérieur ou d'extérieur, qu'elles soient prises dans des appartements contemporains ou vieillots ou aient pour cadre un lac, une forêt ou une lande, tout y est nettement et aisément visible, comme si la plus objective neutralité était le but recherché.

Nue, Brotherus se montre de face ou de dos, telle qu'elle est, debout ou assise, sans pose recherchée ni artifice qui l'embellisse. Il en est de même quand elle se présente, de dos ou de face là encore, en robe à fleurs ou pull blanc banals, immédiatement reconnaissable, le visage le plus souvent impassible. Elle ne s'inscrit donc pas dans la suite de Cindy Sherman. Au long de son œuvre, depuis la fin des années 1970, cette artiste américaine se maquille et se déguise pour ressembler à une héroïne de soap opera, une collectionneuse de Park Avenue, un garçon manqué ou une adolescente égarée. Ainsi a-t-elle rassemblé un inventaire des représentations de la femme au temps du cinéma, de la télévision et de la publicité. Cette méthode sociologique, proche du pop art, n'est pas celle de Brotherus.

Les deux artistes ont cependant quelque chose en commun : dans leurs images, l'évidence est trompeuse. Pour Cindy Sherman, c'est flagrant, puisque son œuvre est le catalogue des métamorphoses d'une seule personne, elle-même. Il suffit que deux de ses œuvres soient côte à côte pour qu'il apparaisse qu'il s'agit de la même femme dans deux rôles différents et non deux portraits de deux personnes différentes : comédie et non documentaire. Pour Elina Brotherus, la distance s'établit autrement. Il y a dans chaque photo un ou plusieurs indices de sa fabrication, un ou plusieurs détails qui empêchent le spectateur de regarder l'œuvre au premier degré.

Jeu de reflets

L'ironie apparaît dès ses débuts. Le Reflet, de 1999, pourrait être la représentation assez prévisible de l'artiste au miroir, comme il en existe des dizaines en peinture et en photographie. Au lieu de quoi, la jeune femme est peu visible, de profil, sur le bord gauche de l'image, et encore moins sur la glace d'une salle de bain. Le reflet de son visage est caché par un Post-it sur lequel est écrit " le reflet ". Sur d'autres, on lit " le lavabo ", collé sur le lavabo, ou " la prise " au-dessus de la prise électrique. Ces Post-it répondaient à une nécessité pratique : invitée à un séjour à Chalon-sur-Saône par le Musée Nicéphore Niépce, Elina Brotherus, qui ne parlait pas encore français, s'apprenait ainsi à nommer les objets. Mais elle a vu surtout quel parti tirer des mots dans la photo, entre Magritte et art conceptuel, entre visible et lisible. Montrer ou seulement nommer, serait-ce équivalent ? Dans ce cas, pourquoi se donner la peine d'un cliché, si ce n'est pour suggérer la vanité de l'exercice ?

Dans d'autres autoportraits contemporains, le fil noir du déclencheur court sur le sol jusque sous le pied de l'artiste, qui regarde l'appareil d'un air entre suspicion et résignation : pas question d'être dupe des charmes de l'image, pas question de feindre la surprise et la spontanéité. Toute photo est une construction, plus ou moins calculée et savante. Ce n'est pas, comme on aimerait le croire, un vrai morceau de la réalité, mais une fiction avec, éventuellement, de petits morceaux de réel à l'intérieur.

Depuis lors, Elina Brotherus a inventé d'autres façons de suggérer qu'il vaut mieux ne pas prendre ses photos au pied de la lettre, si l'on peut dire. Elles révèlent, à des taux variables, une dose d'incongruité, d'autodérision, de parodie ou de citation. Quand la série se nomme " Etudes d'après modèle ", elle joue avec l'histoire du dessin – Ingres, Degas, Balthus – et celle de la photo – Stieglitz, Weston, Rheims. Quand elle s'appelle Horizons, le romantisme dit nordique en est l'objet : neiges, glaces, sapinières, lacs, crépuscules. De Caspar David Friedrich à Edvard Munch, la gamme des allusions est étendue.

Se baigner nue dans un torrent probablement glacial, tenir dans ses bras un basset dans un sous-bois, vêtue d'une tunique verte, sont des symboles légèrement burlesques de l'amour panthéiste – ou plus modestement écolo – de la nature vierge. L'infini de l'océan ou de la banquise : clichés éculés que le tourisme ne cesse cependant de vendre et revendre. D'une aiguille presque invisible, Brotherus crève les lieux communs après les avoir gonflés. Le titre de l'une de ses séries récentes est " Carpe Fucking Diem ", mélange désinvolte de latin et d'anglais.

Distance entre image et sujet

Plus cru et dur est le traitement qu'elle fait subir à d'autres clichés actuels, ceux de la vie intime. La série " Annonciation " a pour sujet l'impossibilité vécue par l'artiste d'être mère. Elle aurait pu en faire un récit douloureux, comme Nan Goldin de 1981 à 1996 dans " The Ballad of Sexual Dependency ", celui de l'amour au temps du sida, avec pour règle unique celle de tout montrer. Devenue référence, " The Ballad " a suscité des imitations innombrables, dont beaucoup sont tombées dans le stéréotype sexuel.

Dans " Annonciation ", Brotherus affecte d'abord de suivre cette mode. Mais la construction des images par les lignes des portes, des meubles et des carrelages, les poses de l'artiste prises dans le répertoire trop classique de la mélancolie et de l'affliction, la neutralité agaçante de son expression et les réminiscences de la peinture hollandaise du XVIIe  siècle établissent une distance de plus en plus grande entre l'image et son sujet. Dans chacune de ces photos, si limpides à première vue, se révèle une réflexion sans illusion sur ce que c'est aujourd'hui une image, sa fabrication et sa duplicité. Sous la beauté, il y a le doute.

Philippe Dagen
© Le Monde

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