Broderies sur soi - Libération

Par Clémentine Mercier Envoyée spéciale à Montpellier

Photo. Rencontre avec l’artiste finlandaise dont les superbes séries d’autoportraits, réalisées sur près de vingt ans, font l’objet d’une vaste rétrospective à Montpellier.

S’il fallait situer Elina Brotherus sur une cartographie imaginaire et la décrire un tant soit peu, ce serait difficile, tant elle se loge dans un entre-deux. Entre deux rives, entre deux pays, entre deux âges, entre deux coupes de cheveux, etc. Le jour du vernissage de son exposition au Pavillon populaire de Montpellier (Hérault), l’artiste arbore une coiffure tout à fait surprenante : hésitation entre un carré blond court de face et des cheveux longs derrière, elle ne sait pas elle-même ce que cette hybridation capillaire veut dire.

Née en 1972 à Helsinki, en Finlande, vivant à moitié en France et à moitié dans son pays d’origine, elle pratique un art à la croisée des chemins entre photographie, peinture et performance, tournoyant en grands mouvements concentriques autour d’un seul sujet : elle- même. Sur toutes ses photographies, on ne voit ainsi qu’elle. Et quand elle n’y est pas, elle crée du vide, brillant par son absence. De temps en temps, un amoureux, des amis danseurs ou un teckel apparaissent dans le cadre. Ils ne font que renforcer la présence de l’auteure à travers ses multiples moi, avatars ou modèles d’elle-même. Ce miroir diffracté d’occurrences d’Elina Brotherus pourrait lasser. Il n’en est rien. Sur toutes les images, on la retrouve, et elle n’est jamais tout à fait la même, jamais tout à fait une autre non plus. «La Lumière venue du nord», exposition de plus de 180 photographies, fait le point, à mi-carrière, sur une trajectoire singulière. Et tout l’enjeu de cette exposition est de deviner quel «je» nous montre l’artiste toute à son jeu avec l’objectif et le spectateur.

Reflet positif

Le parcours est chronologique. Il commence en 1998 avec, déjà, des autoportraits. En justaucorps rayé, Elina Brotherus, 26 ans, les bras en couronne et le pied sur le déclencheur, esquisse une figure de danse classique, imitant une danseuse à ses côtés, double d’elle-même. Sur une deuxième photo, elle est de profil et la regarde, pantin face à son modèle. «Avec cette danseuse qui est devenue une amie, on se ressemble, elle est très expressive, avec un visage intéressant à regarder. Je l’admire mais elle ne représente aucunement la beauté classique.» Ces photos étonnantes, pleines d’humour et peu connues, contiennent déjà le projet artistique : la recherche de la beauté à travers l’idéal classique et la mise en scène de soi. «Je n’ai jamais pensé que j’étais belle. J’ai même toujours été complexée par rapport à l’idéal de la beauté, disons, américaine. J’ai toujours trouvé que j’étais un peu étrange. Mon corps et mon visage ne sont pas comme ceux de la presse féminine.»

A côté de ces premiers autoportraits avec une danseuse, on trouve des autoportraits, dont un peint au mur : dans la mise en abyme de soi, Elina Brotherus a trouvé un nichoir. Très vite, ses premiers pas sont suivis en France. Encore étudiante à l’Ecole d’arts, de design et d’architecture de l’université d’Aalto, elle obtient en 1999 une résidence du musée Nicéphore-Niépce, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire). «En France, on m’a prise au sérieux.» Elle s’installe en Bourgogne pendant trois mois et entame une «Suite française», série qu’elle reprendra douze ans plus tard pour «Suite française II».

Sur ces autoportraits juvéniles et espiègles, elle met en scène sa méthode pour apprendre le français. Elle colle des post-it sur le mobilier pour retenir le vocabulaire : le vélo, la brosse à dent, la glace, la prise, le savon, le démaquillant... A l’extérieur, en béret basque, elle vole «le vélo du curé» et le confesse à son appareil photo, sur un petit carré de papier jaune autocollant. Aujourd’hui, elle parle très bien le français et vit une partie de l’année à Avallon (Yonne), à 120 kilomètres de Chalon-sur-Saône. Dans les premières salles, on suit ses débuts : premiers pas sur une terre d’adoption, premiers pas en photographie, premières peines d’amour. Dans «le Miroir» (2000-2001), elle se regarde dans une glace de salle de bains et son visage apparaît petit à petit à travers la buée qui s’efface. Elina Brotherus écrit les premiers chapitres de son roman d’apprentissage et la France lui renvoie un reflet positif.

De son enfance et son adolescence en Finlande, elle garde des souvenirs douloureux. «Je suis orpheline ; j’ai perdu mon père à 9 ans et ma mère quatre ans plus tard. Je n’ai jamais eu le regard bienveillant d’un père qui aide sa fille à grandir. Et la perte de ma mère est la pire chose qui me soit arrivée. Je l’ai perdue à l’âge où l’on a besoin de sa mère pour trouver sa place dans la vie et se comporter en tant que femme dans le monde. La plus jeune sœur de ma mère m’a recueillie pendant un an puis elle m’a envoyée chez mes grands-parents. Mon adolescence a été marquée par de très mauvaises relations avec les gens qui devaient soi- disant m’élever.»

Elle a depuis peu un atelier à Helsinki où elle revient régulièrement, le cœur entre deux pays. En France, elle pense à la Finlande, surtout l’été quand elle manque la cueillette des myrtilles sauvages, véritable rituel national. Une fois en Finlande, elle idéalise la France et ses bons côtés, le beau temps, le bon vin, les gens bien élevés car «nous, les Finlandais, nous sommes un peu des ours». Dans une petite salle, on découvre une de ses dernières séries, réalisée en 2015 dans la maison Louis Carré - aujourd’hui inhabitée, elle fut construite dans les années 50 selon les plans de l’architecte finlandais Alvar Aalto. Elina Brotherus y a vécu seule pendant trois jours et y a joué le rôle de femmes anonymes, blondes sans sourire en adéquation avec ce décor intérieur scandinave. Sur ces photos, ce sont des femmes imaginaires sur une scène de théâtre.

«Automatisme»

Ailleurs, c’est elle, la vraie Elina Brotherus. Au premier étage, dans la série «Annonciation», l’artiste raconte en image sa stérilité et ses traitements pour avoir un enfant : grossie, amaigrie, se faisant des piqûres, photographiant ses médicaments et la cuvette des toilettes, le désir d’enfant a raison de son corps de nymphe. A la fin, c’est un échec, pas de bébé et Elina Brotherus adopte un chien. Le petit teckel dans les bras, elle fait un doigt d’honneur à l’objectif et crie à l’intérieur d’elle-même, la bouche fermée : My Dog Is Cuter Than Your Ugly Baby, 2013 («Mon chien est plus mignon que votre bébé moche»), dans la série «Carpe Fucking Diem».

Au cœur de l’exposition, dans la grande salle du Pavillon populaire, des tirages grands formats de portraits et de paysages s’assemblent avec grâce. Rivages, forêts, cours d’eau, sources, lagunes glacières, scintillent de couleurs tendres. La photographe curieuse et avide de nouveaux paysages furète. Quand elle repère un panorama, elle s’arrête au bord de l’eau pour se prendre en photo. Nue, elle se couche dans l’herbe fraîche, trempe ses pieds dans une rivière. Habillée, elle contemple le paysage. Voyageant seule, dryade saltimbanque, elle emporte dans le coffre de sa voiture une valise pleine de vieux vêtements, un appareil photo et un pied. Des déclencheurs pneumatiques aussi. Elle met tout en place avant d’appuyer sur le déclencheur. «Ma manière de travailler est très simple, elle est visuelle. Trouver l’image, cela passe par l’œil, il n’y a pas d’étape de dessin préalable. Mon travail, c’est de la performance pour la caméra et les œuvres sont les photos. C’est un prétexte pour me photographier encore et encore. Je cherche toujours comment je peux faire encore une photo de moi. C’est devenu un automatisme.»

Dans Model Study 23 (2008), elle rejoue Narcisse qui contemple son visage dans l’eau. Son corps est un «outil de travail» qu’elle n’entretient pas particulièrement, appréciant la bonne chère. «Quand j’interroge le rôle du modèle dans l’histoire de l’art, mon corps devient un modèle, comme pour un peintre.» Dans l’entrée, The Black Bay Sequence (2010) est une boucle vidéo projetée sur un grand mur. Filmée de dos, face à une étendue liquide, l’artiste nue pénètre l’eau. Immergée dans le lac Mustalahti, au cœur de la Finlande, elle effectue quelques mouvements de brasse puis ressort, aussi vite qu’elle y est entrée. Parfois sous la pluie, dans une lumière crépusculaire ou dans un soleil rasant, elle est naïade et sirène, tout entière livrée au paysage. «J’adore les peintures de baigneurs», commente-t-elle.

Écriture intime

Cette nage de l’artiste, où la photographe fait offrande de son corps à l’élément liquide, rappelle la tradition du bain scandinave dans l’eau glacée après le sauna. Mais dans le cas Brotherus, le rituel évoque les baigneurs de Paul Cézanne, d’Henri Matisse, les baigneuses de Picasso ou de Renoir. «Toutes mes photos font référence à l’art, sauf celles qui sont purement autobiographiques. Je me réfère à des iconographies comme Pierre Bonnard ou Caspar David Friedrich.» Elle désigne Model Study 15 (2004), une vue de son dos, un tissu noué autour de la taille et le pied droit dans la mai : «Cette pose-là, je l’ai piquée à Puvis de Chavanne». La lumière venue du nord est celle choisie par les artistes pour l’orientation de leurs ateliers. Celui d’Elina Brotherus est à ciel ouvert. A la fois présente et insaisissable, devant et derrière l’appareil, elle trouve refuge dans cet espace ténu entre photographie et peinture, écriture intime et universelle. S’ils participent à l’élucidation de soi, ses autoportraits sont tout le contraire de la photographie d’identité, tant son mystère demeure presque inentamé. Femme faune, au rythme des saisons, Elina Brotherus pratique la pose toujours en mouvement, sur le mode de la fugue.

Clémentine Mercier Envoyée spéciale à Montpellier

Elina Brotherus : La Lumière venue du Nord 1997-2015 - Pavillon populaire, Espace d’art photographique, esplanade Charles-de-Gaulle, Montpellier (34). Jusqu’au 25 septembre.

http://next.liberation.fr/arts/2016/08/07/elina-brotherus-broderies-sur-soi_1470778